Histoire :
Darshadows, un hiver dans les alentours de 1840.
La ruelle sombre était deserte. L’obscurité enveloppait tout, telle un linceul noir, etouffant, lourd…Une vent glacial mugissait entre les frêles murs des mansardes miteuses de la rue, charriant avec lui de minuscules particules de neige. Soudainement, un vif hurlement se fit entendre. Il y eut un battement d’ailes, et un couple de corbeaux s’envola avec un coassement rauque. Puis, un nouveau gémissement se fit entendre, sourd, et resonna un instant dans le silence brouillé de la petite allée.
Prostrée sur le lit défait, mordant de ses fragiles dents le draps grisâtre et humide qui lui était présenté, Anha poussait des cris stridents. De douleur, elle enfonçait ses ongles rongés jusqu’au sang dans le maigre matelas sur lequel elle était allongée. Des vagues de souffrance montaient du bas de son ventre, lui vrillant les muscles, la laissant sans forces, appeurée et trempée de sueur. Les affres de l’accouchement l’avait prise un peu avant minuit.
Elle était jeune. Trop jeune pour avoir un enfant. Elle ne connaissait pas son âge avec exactitude, mais ne devait pas avoir plus de quatorze ou quinze ans. Ses cheveux noirs gouttaient, dégoulinaient sur sa peau luisante de transpiration. Elle était nue, enroulée dans une mince couverture de laine. Ses halètements retentissaient avec force dans la petite pièce aux murs défoncés.
Elle hurla. Plus fort. D’un mouvement hystérique, elle se pencha en avant, difficilement à cause de son ventre distendu. On voyait pointer hors de son sexe un bout de crâne. Criant comme une possédée (ce qui n’était pas loin d’être le cas), elle attrapa le cou qui se présentait, et tira le plus doucement qu’elle put. Un nouveau fremissement de douleur la secoua, la laissant à moitié consciente. Elle retomba sur le matelas. Puis poussa un dernier cri, qui se mua en cri de soulagement. Un voix, qui n’était pas la sienne, se mit à brailler. Rassemblant ses dernières forces, Anha se redressa, se saisit doucement d’une main de l’être ridiculement petit qui s’agitait sur le drap, et de l’autre elle s’empara de la dague en argent qui languissait loin de son fourreau, sur la table de chevet. D’un mouvement bref, elle sectionna le cordon. Elle avait déjà vu faire. D’une main d’experte, elle accompli le « rituel post-natal ». Puis, elle se releva en titubant, toujours nue, les jambes sanguignolantes, et se dirigea à pas lents jusqu’à la bassinde d’eau dans laquelle elle faisait sa toilette.Trempant un bout de drap dedans, elle entreprit de laver l’enfant. Elle avait les yeux fiévreux.
Un lavage sommaire effectué, elle déposa l’enfant dans la couverture, l’y enroula…et tomba sur le sol, brutalement.
Une dizaine de minutes plus tard, la porte s’ouvrit lentement, en craquant, se bloquant par endroit sur le parquet irrégulier. Une tête passa à travers l’embrasure. C’était la résidente de la chambre d’à côté, Edna une vieille fille d’une quarantaine d’années, qui semblait proche de la fin. Elle étouffa un cri d’horreur sous sa main ridée, et se précipita à l’intérieur. Elle enjamba prudemment le corps sans vie d’Anha Southcove, y jeta un bref coup d’œil, hochant la tête frénétiquement : avec les mœurs de cette fille là…la vieille était persuadée depuis longtemps qu’elle allait finir comme ça. Encore le coup d’un homme, elle le savait…Celui qu’elle frécquentait avait du l’engrosser et la planter là. Sans doute déjà marié. Oui, c’était ça. Puis, se désinterressant soudain du corps, elle se pencha au dessus du lit. La misérable créature pour qui la pauvre fille avait tant souffert était là, plus calme, désormais, mais les yeux grands ouverts, des yeux d’un bleu électrique et flamboyant, semblant déjà juger le visage inconnu tourné vers elle. Edna réprima une grimace, et se saisit avec brusquerie de la petite couverture. L’enfant ne broncha pas.
C’était une fille.
Edna la ramena chez elle. Elle habitait un logement à peine plus grand que la chambre misérable de feu Anha, coupé en deux par une cloison aussi fine que détériorée. Elle posa la petite sur un fauteuil en osier au bord de s’écrouler, et entreprit de la nourrir avec un peu de lait, tout en réfléchissant à ce qu’elle pourrait faire maitenant. Ce n’était pas rare que des accidents comme ça arrivent. Quelqu’un descenderait le corps, ça ne poserait pas de problèmes. Tout le monde était habitué à ce genre de chose, ici, après tout…
La vieille femme regarda le bébé qui continuait de la fixer avec ses immenses yeux insondables. Elle se rappela sa sœur, à elle, une enfant qui n’avait pourtant rien eu à voir. Elle était née maigre, maladive, craintive, laide. Et était morte quelques semaines après sa venue au monde. Elle s’appelait Yuhn. Edna chuchota alors de sa voix rouillée, à l’oreille de la gamine :
- Toi aussi, toi aussi…tu vas t’appeler Yuhn, ma jolie. Je vais te garder ici…
Darkshadows, dix-neuf ans plus tard…
Les marches de bois, humides, craquaient sous les pas rapides de la jeune femme. Survolant les degrès imprudemment, se tenant à peine à la rampe (qui d’ailleurs aurait sans doute cédé à la moindre pression), elle descendait vers le rez-de-chaussée à toute vitesse. Soudain, à un palier qu’elle venait de passer, une porte s’ouvrit.
- Eh, gamine ! Je peux savoir ce que tu fais à cette heure là ?! s’exclama une homme bedonnant, le visage passé dans l’embrasure.
- Excusez-moi, monsieur Sartani…C’est Galswinthe qui m’envoie faire ses courses.
- Il est bien tôt, pourtant…Fais moins de bruit, maintenant, Yuhn, sinon…, commença l’homme d’un air mençant.
Yuhn afficha un sourire innocent et dévala les dernières marches qui la séparaient du rez-de-chaussée, puis ouvrit la petite porte d’entrée, à la volée, et se retrouva sur le pavé. Il faisait bien froid…Elle resserra sa cape autour de ses frêles épaules, jetant un coup d’œil d’habitude à la ruelle noire.
Elle la connaissait par cœur, cette allée sombre et sale, envahie par les rats. Elle y avait passé toute sa vie. Depuis sa naissance, elle avait grandi dans cette mansarde immonde. Elle avait, jusqu’à ses sept ans, vécu chez la vieille Edna. Celle-ci avait fini par crever, dans son trou envahi par la vermine. Yuhn n’en éprouva pas vraiment de peine : la vieille fille n’avait jamais réussit à aimer la gamine, dont elle comptait comme seul avantage sa soumission. Elle ne lui avait jamais caché les conditions de sa venue au monde.
Après sa mort, elle avait vécu par à coup chez les uns et les autres, habitants de la maison, qui acceptaient sa présence chez eux en échange de services. On lui donnait les vêtements qu’on ne pouvait plus porter, elle dormait dans un angle sur la vieille couverture grise – qu’elle n’avait jamais quitter -, se nourissait comme elle pouvait, et en échange, elle faisait les corvées. Cette vie misérable fut la sienne jusqu’à ses seize ans. Elle ne connaissait que ça. Un jour pourtant, elle se mit à ramener de l’argent. Elle n’en avait jamais possédé. Tous ignoraient d’où elle le tirait. Ils partirent du principe qu’elle s’était mise à faie le trottoir « comme sa putain de mère ». Elle acceptait ces racontars odieux, la tête haute, disant qu’elle au moins pouvait se le permettre, qu’elle avait le corps pour, pas comme certaines des vieilles peaux qui résidaient ici…Ces insinuations lui valurent d’être battue, plus que de mesure. Elle s’en relevait toujours.
D’ailleurs, ce n’était que par pur provocation qu’elle ne niait pas les rumeurs obscènes qui lui tournaient autour. La jeune fille était aussi vierge qu’une bonne sœur, et ne faisait en aucun cas le commerce de son corps. Seulement, elle avait été remarqué par un vieux veuf qui tenait une brasserie, dans une rue voisine. Il s’était pris d’affection pour Yuhn, et comme il avait besoin d’une jolie fille au bar pour accueillir ses habitués, il lui avait proposé de remplir cette tâche. C’était payé une misère, mais cela suffisait bien à la gamine, qui n’avait jamais eut d’argent à elle. Tous les soirs, elle quittait donc l’insalubrité de la masure pour se rendre chez le père Kinston, qui la traitait comme sa propre enfant, peut-être un peu durement, mais mieux que personne jusque là. Heureuse de cette vie, elle continuait néanmoins les corvées de la maison pour pouvoir loger quelque part.
Ce matin là, rentrant de son service de la nuit (il lui arrivait de quitter le bar dans les alentours de quatre heures, quand les soulads s’attardaient trop), elle s’était endormie chez Galswinthe, une femme seule qui vivait dans l’immeuble depuis une dizaine d’années, qui l’avait tirée de ses rèves avant l’aube, pour qu’elle aille lui faire ses courses. Il n’y avait sans doute aucun commerce ouvert à cette heure, mais Yuhn ne prit pas la peine de lui en faire la remarque.
Vêtue d’une courte robe noire et d’une cape grise, ayant appartenu à une locataire d’un étage au dessus décédée l’année d’avant, elle était donc sortie, pour attendre dans l’air glacial du matin l’ouverture des premières échopes. La nuit enveloppait toujours les maisons alentours, muettes et impressionnantes.
Yuhn frissonna. Elle cala ses bras croisés sous sa poitrine, tentant de les réchauffer. Elle ne comprenait pas le présentiment étrange qu’elle ressentait à l’heure actuelle. Puis…
Tout alla très vite. Une ombre jaillit du toit de la mansarde, pour s’écraser en douceur devant Yuhn qui étouffa un cri d’horreur, reculant précipitamment jusqu’au mur qui terminait l’impasse dans laquelle elle se trouvait. La silouhette obscure qui venait d’apparaître se jeta sur elle. Deux mains jaillir de sous une cape, une colla la jeune femme hébétée aux briques de cul-de-sac, l’autre se plaqua sur sa bouche. Une visage apparut soudain devant ses yeux, sa pâleur le rendant visible dans toute la noirceur de la nuit :
C’était un visage humain, quoi que bien plus blanc que toutes les personnes que Yuhn, avait put croiser de sa vie. Il était tordu dans une grimace de douleur. Ses yeux d’un rouge perçant incendiaient ses traits, innondés de ses propres larmes. Deux longues canines pointaient de ses lèvres blafardes. Soudain, dans le silence froid de l’aurore naissante, l’apparition pronnonça ses mots :
- Excuse moi…
Yuhn ne comprit pas.
Les machoires de l’homme se refermèrent sur sa gorge, ses dents déchiquetant sa peau diaphane. Elle sentit son propre sang se vider de ses artères perforées, glissant lentement entre les lèvres de son agresseur. Doucement, par dessus le bruit de sucion, elle l’entendait sangloter. Non, elle ne comprenait pas. La douleur l’avait abrutie, elle ne songeait même plus à s’enfuir.
De longues minutes passèrent. Soudain, délicatement, l’homme s’écarta d’elle, la contemplant de ses yeux avides débordant de larmes. Il passa un doigt long et pâle sur ses lèvres qui dégouttaient de sang, puis il disparut du champ de vision de Yuhn. Elle s’effondra sur le sol, une main sur la blessure de son cou. Elle poussa un hurlement de douleur. Ne cherchant plus à s’expliquer ce qui venait de se passer, elle se releva et tituba jusqu’à la porte de la masure qu’elle poussa. Hésitante, elle emprunta l’escalier qui descendait à la cave – une alcôve peu ragoutante où personne n’allait jamais. Les quelques marches passées, elle tomba sur le sol de terre de la minuscule salle. Ses pleurs résonnaient avec force ; elle se tortilla par terre jusqu’à ce que ses dernières forces l’eurent abandonnée. Alors elle gisa là, évanouie.
Elle ne put dire combien de temps elle resta là, prostrée à même le sol. Quand elle se réveilla, elle avait l’impression d’avoir dormi une éternité. Elle se releva en d’aidant des murs. Elle contempla un instant la pièce, avant de se rendre compte qu’elle y vyait parfaitement. Pourtant…jamais un rayon de soleil n’atteignait cet endroit de la bicoque.
Alors, elle se rappela l’agression. Elle poussa un gémissement, et monta ses mains sur son visage comme pour se protéger de elle ne savait quoi. Ses paumes lui parurent étonnement froides…elle les retira lentement, et les contempla. Elles étaient d’une blancheur frappante.
La tête lui tourna. Elle essaya de rassembler ses idées ; elle se rappelait les vieilles légendes qu’Edna connaissait par cœur…Les vampires…D’un geste appeuré, Yuhn porta les doigts à sa bouche, et tâta ses dents. De ses gencives jaillissaient deux canines d’une taille inhumaine.
Non. Ce n’était qu’une légende. Cela ne se pouvait. Et pourtant…l’agresseur aux longues dents, son sang répandu, le froid, sa pâleur, ses propres canines…Tout concordait. Son bon sens se battait contre l’évidence. Elle secouait la tête, les yeux fous de terreur.
Avec de larges mouvements hystériques, elle se précipita dans les escaliers, les monta rapidement, et quitta la maison. Dehors, la nuit était là, pourtant elle voyait parfaitement bien. Apparemment, elle avait dormi toute la journée.
Elle connaissait les caractéristiques que les légendes accordaient aux vampires. Elle les possédait, apparemment. Sa vision dans le noir était parfaite. Elle tomba à genoux, pleurant à chaudes larmes, perdue en elle-même…
Puis, au bout de quelques minutes, elle se rendit compte qu’elle éprouvait…un sentiment étrange. Une…soif, particulière. En fait, cette soif s’apparentait à…du désir. Une fois de plus, elle mit du temps à comprendre. Ses veines bouillonaient, faisant battre son cœur à une vitesse étonnante. Ses lèvres s’entr’ouvrirent.
Il lui fallait du sang. Sa chair brulante d’envie le lui hurlait. C’était un besoin, un besoin ultime, une besoin vital…Ses yeux luisant de folie furieuse roulaient dans leur orbite. Elle enfoncait ses ongles dans sa peau blafarde, se griffait, gémissante et tremblante…Elle devait se contrôler, elle le devait…elle n’était pas un animal.
Elle était pire.
Yuhn se redressa brusquement, le visage tordu de douloureux spasmes. Elle ne le pouvait pas.
Alors, à pas lents, elle avança doucement dans la ruelle. Un filet de bave dégoulinait sur son menton. Elle se tenait aux briques saillantes du mur pour avancer, haletant.
Sa chasse était ouverte.
Elle connaissait la ville parfaitement. Elle arpenta chaque rue, chaque allée, chaque boulevard, usant de sa nouvelle vitesse avec une jouissance extrème, traquant la moindre âme vivante avec une delectation qui l’étonnait et qui l’effrayait. Mais, grisée par cette fièvre malsaine qu’elle éprouvait, elle oubliait son desespoir et son incomprehension.
Après, ses souvenirs sont…flous. La chasse, la traque, la soif, ses crocs plantés dans une chair inconnue, le sang répandu sur sa robe, tâchant son visage transformé par la faim…
Quand, enfin, la fièvre tomba, elle se retrouva dans la cave de sa maison natale, roulée en boule sur le sol, couverte de sang. En pleurs. Elle était bel et bien…un vampire. Cette certitude l’amplissait de terreur…Heureusement, elle en savait assez sur eux pour ne pas commettre d’erreurs telles que sortir en plein jour, ou réprimer sa faim. Son humanité envolée, l’idée de dévorer ses « anciens » semblables lui était moins dur à accepter…
Ainsi commença une sombre routine : la nuit, elle chassait dans les rues endormies de la ville, et le jour, elle « digérait », se remettait des effets de sa soif. Les premiers temps, elle pleura beaucoup son humanité déflorée, tenta plusieurs fois, sans reelle motivation, de se suicider, de mettre fin à son éternité douloureuse. Elle finit pourtant par s’y faire, chaque jour un peu plus vampire…
Signe particulier : Ses yeux changeant, sans doute…
Avatar : Jeanne Obscurité (Il s’agit de son « nom de scène », je n’ai pas réussit à trouver le vrai…)
_________________

| Spoiler: |
| |  |